histoires de voyage

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France

Janvier 1980

La 504 est prête, sur la galerie : les plaques métalliques, la pelle, sur le siège arrière un moteur, des bidons pour cinq cents litres d'essence et deux cents d'eau, le coffre bourré d'outils, une corde, des pièces mécaniques de rechange et quelques effets personnels. Le bruit des pneus sur le boulevard imbibé de brouillard. « Adieu Manuel ! On va traverser le Sahara ! »

Jaime va être chauffeur, une autre 504, aux mecs avec qui je dois voyager. Trois jours avant, il s'est décidé à partir, juste assez pour obtenir un passeport. Il a cinq cents Francs et un petit sac. On a rendez-vous à Dijon. Il y aura quatre voitures, trois 504 et une 404 bâchée, toutes très appréciées en Afrique. Je dois prêter trois mille cinq cents Francs à nos coéquipiers pour leur permettre de financer leur voyage. Ils vont me rembourser quand ils auront vendu leur première bagnole. Ce sont deux frères, l'un d'eux était mon collègue sur les marchés, il a une patte folle, l'autre a l'air sûr de lui, c'est la troisième fois qu'il fait le trajet. On casse la croûte, il est une heure du matin, froid humide. Vivement le soleil !

On a roulé toute la nuit, chacun sa voiture. Au petit matin, la 404 refuse de redémarrer. Merde ! On n'a fait que quatre cents bornes, il en reste des milliers, et ça déconne déjà ! Ils réparent... Leurs voitures sont vraiment pourries... « ça sera assez bon pour les nègres ! », qu'ils disent. Jaime et moi, on se regarde. Nous sommes coincés... Les trois mille cinq cents balles !

Les flics m'arrêtent, je n'ai pas de vignette. « On se casse en Afrique, y a pas de trucs comme ça là bas ! ». En voyant le matos dans la tire, ils comprennent. Ils ne sont pas aussi cons qu'ils en ont l'air.

Espagne

Nous sommes déjà en Espagne, on traverse Barcelone. Ma cassette de Ted Nugent hurle la guitare électrique. à Alicante, on reste tous les quatre dans la garçonnière d'un copain à Jaime qui a une boîte ici. On passe la nuit dans la discothèque avec Ted Nugent, l'absinthe et le chocolat. Les autres cons restent dans leur chambre à jouer au Scrabble. Tant mieux, on préfère les éviter de toute façon.

La 404 ne peut pas rentrer au Maroc, c'est un utilitaire, on doit attendre le bateau pour Oran, presque une semaine. Nous, ça va, on ne perd pas notre temps, avec le pote à Jaime. Les autres jouent toujours au Scrabble. Ils se plaignent de notre distance. C'est vrai qu'on ne les convie pas à nos soirées, mais ils n'en ont jamais montré leur envie, on n'a seulement pas insisté.

Maroc

Ça y est, la patte folle et sa 404 ont embarqué pour l'Algérie, on les retrouvera là-bas. Nous continuons vers le Maroc par la route. Algeciras-Ceuta, on ne s'arrête même pas pour visiter un peu. Il y a la 404 qui nous attend. Bon ça va !

Algérie

Frontière algérienne, ils ne veulent pas me laisser passer avec le moteur sans le tamponner sur mon passeport. Il est hors de question de traverser le désert avec deux cents kilos en plus. C'est vrai que je compte bien le vendre en Algérie ! Un paquet de biscuits et un Delco arrangent l'affaire. Les douaniers sont compréhensifs. On retrouve l'autre à Oran, il y a tout un bordel pour les papiers, on se fait chier. Le Dijonnais fait repeindre sa voiture pour pas cher, elle a une meilleure gueule. La 404 se fait un peu ressouder, avant de retomber en déconfiture. Je profite d'une nuit sombre pour me débarrasser à bon prix du moteur.

Direction plein sud, un soir au bord de la route, dans un village, on se fait une petite collation devant une maison. Le proprio sort avec sa djellaba et un grand plateau avec du café et des sucreries. Ah ! L'hospitalité africaine qui commence, on voudrait bien rester un peu, c'est les vacances n'est-ce pas ? Non, les autres sont à la bourre, ils veulent faire le trafic plusieurs fois par an et il va faire trop chaud après. Putain de trois mille cinq cents balles ! Jaime et moi avons bien pensé faire la route à notre rythme, mais le fric ? Il n'en a pas, moi ça va, mais je ne vais pas leur en faire cadeau, ça a été trop dur à emmagasiner !

Arrivés à Adrar, on achète avec le fric local inéchangeable tout ce qu'on peut, mais il n'y a rien dans les magasins, seulement des kilomètres de boites de confiture d'orange. Donc, des outils et tout ce qui peut se revendre de l'autre côté du désert. L'essence est à un Franc le litre, j'en bourre la voiture de cinq cents et deux cents d'eau, après c'est la piste qui commence avec rien pendant six cents kilomètres. à Reggane, le goudron s'arrête. Il y a trois auto-stoppeurs italiens, les autres ne veulent pas se charger, Jaime en prend deux, ses patrons gueulent, « C'est pas sa voiture ! », moi j'embarque l'autre.

Cinq minutes, et on y reste collés, le sable ! On abandonne la pelle. Les mains, non, les bras sont plus efficaces. Ça promet !

Première nuit dans l'immense. On entend Ted Nugent à deux kilomètres de la voiture. Puis la respiration prend toute la place, le coeur se remémore. Le ciel, un hémisphère... La lune, floodlight... Le sable bleu métallisé...

Il pleut ! Ça n'arrive jamais ! Et on n'a pas pensé au pépin ! La nuit à la belle étoile, c'est à l'eau !

On part à la fraîche, la pluie a durci le sable, ça roule facilement. Les points de repères sont des vieux barils, tous les kilomètres à perte de vue, un gros tous les cinq. Aussi quelques épaves marquent la piste immensément large. On roule à fond, tout est permis, il n'y a pas d'obstacles. Midi, on s'arrête pour pique-niquer, la chaleur sèche est agréable. Une petite fumée bleue annonce un véhicule à l'horizon, peut-être deux cents kilomètres. On vérifie la voiture, Jaime est mécanicien, j'apprends en l'observant.

La tôle ondulée met les amortisseurs à dure épreuve. à vitesse réduite toute la voiture vibre, tout saute à l'intérieur. Il faut pousser le régime, trouver la phase. à cent vingt, on vole de bosse en bosse, toute erreur de pilotage peut-être fatale. Ça secoue, on fait la course, Jaime et moi. Nous avons la même voiture, il est à deux mètres de moi. Il freine à mort ! Non, autre chose ! Je fais demi-tour, sa voiture est cassée en deux, le châssis planté dans le sol. Sa caisse était vraiment trop rouillée. Les Dijonnais sont furax, « C'est à cause du poids des auto-stoppeurs ! ». Il faut abandonner l'épave, on démonte le moteur et tout ce qui est récupérable. Mais nous sommes déjà tellement chargés. Par chance, un de leurs amis passe (oui ils en ont quand même), il a de la place, il prend le moteur, on partage le reste, les Italiens s'embarquent sur un camion de dattes. « Tchao ! » Jaime monte avec moi, les autres sont encore jaloux. Vraiment, ils ne sont jamais contents !

La piste est vraiment difficile à travers la montagne, il y a de nombreuses traces qui indiquent un contournement. On s'y engage, mais après quelque temps on décide de couper sur la droite pour retrouver la piste initiale car il y a vraiment trop de pierres. Il n'y a pas de traces, mais on va bien retomber dessus. Je slalome entre les caillasses, ça cogne dans la carrosserie. Merde ! Ça coince, une grosse pierre, entre le pneu et l'aile, impossible de la tirer de là, on doit la casser au marteau, ça nous prend près d'une heure. Et les autres, où sont-ils ? On fait demi-tour, mais où est cette putain de piste ? Nous sommes paumés, ça va, on a de l'essence et de l'eau. J'escalade une haute colline pour voir la piste. Rien ! Le désert à perte de vue ! Les montagnes se gondolent sous l'effet de la chaleur. Ça n'est pas très accueillant, il faudrait un peu d'eau. Et pas un passant pour demander un petit renseignement ! Où est la piste ! Serait-on réellement perdus ? Ça fait maintenant trois heures qu'on tourne en rond. Le moteur est surchauffé, et si la bagnole refusait de tourner... Notre réserve d'eau nous apparaît soudain dérisoire. Qui nous retrouverait ici ? On a lu qu'on pouvait survivre vingt-quatre heures sans boire. Pas de panique... Enfin des traces, mais des centaines, dans tous les sens, choisissons ! Il faut revenir sur ses pas, c'est bien ce qu'on nous avait dit, ne jamais quitter la piste, elle ne va pas toujours en ligne droite. On le savait. Si on s'en sort, on ne recommencera plus. On n'a jamais recommencé, car, lecteur, tu le sais, on s'en est sortis. On a retrouvé l'endroit où l'on avait bifurqué et sagement repris la voie réglementaire. Les autres ne nous avaient pas attendus, ils croyaient que nous étions devant eux. Les enfoirés savaient bien qu'on s'attendait toujours en cas de panne ou d'un quelconque problème. C'est bien pour ça qu'on ne traverse pas le Sahara tout seul. L'ont-ils fait exprès ou/et sont-ils vraiment cons ?

C'est aujourd'hui la partie la plus difficile de la piste, le Tanezrouft. Du sable mou, des ornières d'un mètre de profondeur crées par les camions, où le châssis se pose. Il parait qu'il faut prendre complètement à droite pour faire sa propre piste, sans s'égarer, bien sûr. à l'aube, une révision complète des voitures s'impose. Nettoyage du filtre à air, on place un bas sur la prise d'air, de la graisse assure l'étanchéité. Le sable rayerait les pistons. Nouvelles bougies, réglage de l'allumage, vérification des niveaux d'huile moteur, d'eau du radiateur et de la batterie, il faut dégonfler les pneus pour augmenter la portance, plein d'essence, bon petit déjeuner et nous voilà prêts. Lorsqu'on arrive dans le sable mou, la puissance et la vitesse permettent de passer sans y rester collé. Il faut rétrograder très vite et surtout aller droit en espérant atteindre une zone dure pour reprendre de l'élan. Du pilotage, quoi ! Cinq heures plus tard, nous voilà passés sans un ensablement. Des pros ! Finalement, ce n'était pas si compliqué.

Mali

Bidon 5, le seul village sur la carte, en fait, comme son nom l'indique, il n'y a que des bidons. Circulez, il n'y a rien à voir ! Nous approchons de la frontière du Mali. Le premier arbre depuis le début de la piste, il paraît qu'un type se l'est payé, il y pourtant de la place pour passer ! Bordj-Mokhtar, le poste frontière, quelques maisons en terre, des douaniers, de l'eau et beaucoup de papiers à remplir, on en profite pour faire une petite lessive. Les vêtements sèchent littéralement à vue d'oeil.

Premier village du Mali, Tessalit, nous sommes invités à manger par le chef. Des Belges y travaillent, ils creusent des puits. Jaime leur propose de les aider, c'est d'accord. Il va d'abord m'accompagner jusqu'à ce que la première voiture des Dijonnais soit vendue, en cas de problème, car on ne peut guère leur faire confiance. Vont-ils vraiment me rembourser ? Gao, le fleuve Niger fait une immense boucle dans le désert, un quasi-dieu. Des enfants lavent la voiture et tout ce qu'elle contient. On les surveille d'un oeil. Puis enfin un bon bain après des jours de poussière et de sécheresse nous transforme.

Vous connaissez Yarga ? C'est le caïd mafieux de la ville. Il y fait la loi, il est interdit d'y dormir dans sa voiture à moins de trente kilomètres. Il s'est arrangé avec les hôteliers, je crois même que presque tous les hôtels lui appartiennent. Il contrôle aussi la vente des voitures qui est interdite, la corruption est de mise. Une ordure en quelque sorte !

Il va falloir encore supporter nos coéquipiers, ils n'arrivent pas à vendre leurs tas de ferraille. On suit le fleuve Niger maintenant. Dans un petit village, un gamin nous initie aux plaisirs de la pêche. Il suffit d'un fil de Nylon, deux hameçons et un écrou qui sert de plomb. On fait tourner et on envoie les vers embrochés le plus loin possible. En gardant toujours la tension, on ramène à tous les coups un, sinon deux poissons. En décrochant le premier, Jaime saute en l'air : « Putain, ils sont branchés sur le 220 ! ». Le gamin éclate de rire, lui sait comment les prendre. La patte folle fait mouliner son écrou de plus en plus vite et vlan ! Il se plante l'hameçon dans la cuisse, pas moyen de l'enlever, direction dispensaire pour un coup de bistouri. Notre maître-pêcheur ramasse du bois mort et quand il y a un bon tas de braises, on a assez de poisson pour une bonne ventrée. Les rivières ne sont pas comme chez nous où on regarde un bouchon soudé à la surface pendant des heures.

Notre petit guide nous emmène voir les girafes. Une demi-heure de voiture et en voilà partout. J'essaie de m'approcher pour les photographier mais, même si je rampe, comme au ralenti elles détalent. Quelle bestiole fantastique ! J'abandonne l'idée des photos et on retourne à la rivière. Mais des voitures, elles n'ont pas peur, on peut s'approcher presque à les toucher. Clic, clac !

Niger

À la frontière du Niger, on doit tout déballer. Les douaniers doivent s'emmerder. Même la trousse de toilette y passe et quatre heures aussi. La piste continue jusqu'à Niamey, j'y laisse la troisième partie de mon pot d'échappement. Ça fait rallye !

Le soir on prépare un petit dîner au bord du fleuve, un endroit magnifique. à la tombée de la nuit, en quelques secondes, un brouillard de moustiques nous enserre à soixante-cinq piqûres à la seconde. On jette tout dans le coffre et on vire sec. Nous voilà boursouflés de partout. Il en reste même dans la chemise.

Dans les virages la voiture se balade tellement qu'il faut toute la route. Heureusement qu'il n'y a personne en face ! Les amortisseurs en ont soupé, je n'aurais pas voulu être à leur place. De toute façon, il y a de la mayonnaise dans le moteur. Une bonne révision s'impose. C'est à Niamey que ça se passe. Un mécanicien sort le moteur sans palan, seul à bout de bras ! Nous, on était à quatre et pas pour le tirer du capot ! Quel malabar !

Bénin

Au Bénin nous rendons visite à un chirurgien hollandais dans un mini-hôpital qu'il gère seul. Il est médecin, chirurgien, anesthésiste et infirmier à lui seul. Des patients marchent quelquefois plusieurs jours pour venir se faire soigner. Ils ne viennent donc pas pour des petits bobos. Ici la forêt remplace le sable du désert. Nous montons sur de gros rochers pour admirer le coucher du soleil. Un vieil homme se présente, diagnostic : une sévère hémorragie interne. Il n'y a pas de sang ici. La 504 transformée en ambulance, le médecin et moi partons à toute allure sur la piste vers l'hôpital le plus proche : 400 km, 6 heures de trajet sur la tôle ondulée ! Le siège-passager en position couchette et le médecin assis derrière, une perfusion est accrochée à la fenêtre. Arrivés à l'hôpital : « Donnez-lui du sang ! Nous l'opérerons demain matin ! ». C'est chez d'autres médecins coopérants que nous finissons la soirée ! Le lendemain à l'hôpital notre patient est mort : « Nous n'avions pas beaucoup de sang et comme c'était un vieil homme... » Notre mission est terminée, nous rentrons.

Cotonou, la mer ! Une baignade s'impose ! Passé la barre d'immenses vagues, un courant puissant m'entraîne vers le large à toute vitesse ! Un effort énorme me permet de rentrer à bout de souffle ! Plus jamais ça !

Il y a un café où tous les vendeurs de voitures attendent les clients. Je laisse nos deux acolytes vendre d'abord. Deux jours plus tard ils me remboursent de mes 3500 balles, ouf ! Je suis content de ne plus avoir affaire à eux. Un homme veut voir ma voiture, nous allons faire un tour, d'accord, il paie en espèces, une belle somme. Nous sommes à pied. Jaime retourne au Mali, je lui prête de l'argent, il me remboursera quand il pourra. « Mon » aventure peut commencer !

Un Américain du « Peace Corps » a une grande maison où il m'invite à rester. Chez lui, beaucoup de gens passent et je rencontre Bekky, une belle jeune fille uruguayenne qui parle six langues. « Comment est la vie, Moïse ? » m'a-t-elle dit, il est vrai que j'avais des cheveux frisés et une barbe. Elle a quitté son pays où la politique fait qu'il ne fait pas bon y vivre. Des études à Berkeley en Californie, un séjour en Israël car elle est juive, de nombreux voyages aux Amériques et en Europe, elle passe du temps en Afrique. C'est une sorcière, elle connaît beaucoup d'autres sorciers à qui nous allons rendre visite. La région est la patrie du vaudou. Nous allons voir Célestin qui fait fumer son fétiche : une petite statue anthropomorphe couverte de cendres, de plumes collées, d'oeuf et probablement de sang. Il pratique le « fa » : il caresse le sable de ses doigts et fait la divination. Il fume beaucoup d'herbe très forte, c'est hallucinant. Une nouvelle cosmogonie m'est contée. Je lui demande s'il peut me protéger des piqûres de moustiques, il rit aux éclats, c'est impossible. Cette cérémonie m'a donné le vertige. Mais je suis accroché, mon esprit s'est ouvert sur un monde qui m'est inconnu.

Togo

J'achète une moto Honda 175cc et Bekky et moi partons ensemble rendre visite à ses amis de Lomé, au Togo, à environ 6 heures de route, goudronnée cette fois. À Lomé nous restons chez des fêtards où beaucoup de gens passent. Je rencontre Jomo, un photographe. Il connaît le vaudou. Pendant que je me regardais dans une glace, il m'apprends que l'on peut faire beaucoup de choses très intéressantes avec un miroir, et que si je veux le constater par moi-même je dois lui rendre visite chez lui. Allons-y ! Chez lui, sous une petite table en relevant la nappe, tout un attirail curieux apparaît : des fioles, des morceaux de bois, des caméléons séchés, des coquillages, une bible et son fétiche. Son miroir est une simple petite planchette recouverte d'un tissu faisant office de rideau. Là aussi des plumes, de l'oeuf séché et d'autres substances méconnaissables parsèment le miroir magique. Après un rituel sophistiqué, ayant offert une cigarette à son fétiche, lu un passage de la bible, Jomo, regardant son miroir m'annonce que je suis né un lundi, ce qui est vrai, puis que Sappaté, l'esprit de la terre qui sait combien de pas on a fait, fait pousser toute plante est mon allié. Je dois faire un sacrifice pour accepter son aide. Lors de ma prochaine visite, je dois apporter du talc, du parfum, de l'encens, des cigarettes, un vieux panier jeté et un canard. Quelques jours plus tard je me présente chez Jomo en lui annonçant que je n'ai rien trouvé encore mais que je suis prêt à présenter mon offrande à Sappaté. C'est le soir et la nuit est déjà tombée, il nous faut aller au marché sans plus tarder. J'achète tous les objets nécessaires, découvre un panier abandonné, mais les marchands de canards sont déjà partis chez eux. Une jeune fille, un panier sur la tête quitte le marché, Jomo lui demande où on peut encore trouver un canard, « Voilà le dernier du marché ! » dit-elle en ouvrant son panier, un canard blanc ! Incroyable ! Le canard blanc est un très bon présage. De retour chez Jomo, il commence son rituel, prépare tous les objets, égorge le canard et répand son sang dans un plat devant le fétiche, met l'animal dans le vieux panier, l'arrose de talc et de parfum, brûle des encens, fait fumer son fétiche. Nous sortons, il pose le panier sur un tas d'ordures puis ramasse quelques plantes qui poussaient là. De retour à la maison, dans un récipient rempli d'eau il trempe ces plantes tout en prononçant des formules magiques. Je dois m'imbiber les mains, les yeux, les oreilles, le visage et boire un peu de cette eau. J'ai reconnu Sappaté qui me protégera et me guidera dans ma quête.

Savez-vous qu'à Lomé il y a un marché aux sorciers ? On peut y trouver tous les articles nécessaires à la pratique du vaudou. Bouteilles de toutes formes, plumes multicolores, caméléons séchés, statuettes, cauris, plantes, encens, talc, fourrures, cadenas, clous, balais et centaines d'objets hétéroclites s'entassent sur de nombreux étals. Ce marché très fréquenté attire tous les sorciers de la région.

Bekky me conduit à la Forêt Sacrée. En plein milieu des quartiers de Lomé, un petit terrain boisé, un grand sorcier y vit entouré de jeunes vierges. L'entrée est signifiée par une branche posée sur le sol du sentier. Nous frappons dans nos mains car il n'y a ni sonnette ni porte où frapper, nous attendons qu'on vienne nous accueillir. Bientôt une jeune fille quasiment nue nous demande de découvrir notre torse avant d'entrer. Nous voulons rendre visite au seigneur de cet endroit particulier. Le vieil homme est là assis et nous lui offrons quelques bonbons et biscuits à offrir aux nombreux enfants qui vivent là. Je regrette de ne pas connaître sa langue afin de lui poser les centaines de questions qui me brûlent les lèvres. J'aimerais visiter la Forêt Sacrée mais on me fait comprendre qu'il faudrait plusieurs jours. C'est grand comme un pâté de maisons !

Quelques jours plus tard nous allons à Yikpa Dafo, une célèbre cascade à la frontière du Ghana. Presque arrivés, dans la montagne, nous ramassons de la menthe sauvage. Une voiture officielle s'arrête, un douanier nous demande ce que nous faisons. Après nos explications, il nous félicite de notre connaissance des plantes et nous invite à rester chez lui car à Yikpa Dafo il n'y a pas de logement pour les visiteurs. Nous le rejoindrons ce soir. Chez lui, nous discutons longuement des plantes et nous apprenons qu'il est le fils du chef de la Forêt Sacrée ! Content de notre intérêt sur ce sujet, il entreprend une séance de Fa. Après un rituel en l'honneur de son fétiche, il lance des cauris et sur le sol de ses doigts fait des traces qu'il interprète. Il annonce qu'ici, au village une jeune fille se plaint de problèmes de la parole, de maux de jambes et de difficultés d'audition. Demain au retour de notre visite de la cascade qui elle aussi est sacrée, je devrai rapporter des plantes que j'aurai moi-même choisies afin qu'il les utilise pour soigner la jeune fille. Ma méconnaissance des plantes adéquates n'est pas un problème car, me dit-il : « Les plantes ne font-elles pas ce qu'on leur demande ? ».

Le lendemain, avant l'aube, nous partons vers la cascade. Le douanier nous a fourni un guide qui nous accompagnera mais rentrera tout de suite après, nous y passerons la journée. Le paysage est magnifique et nous devons traverser plusieurs fois la petite rivière afin d'accéder à la cascade. Après deux heures de marche nous y arrivons. le chemin n'est pas trop difficile à mémoriser pour le retour. Les parois rocheuses à pic forme un U dans le fond duquel la cascade tombe gracieusement d'environ 50 mètres. Notre guide remplit une grosse bouteille d'eau de la cascade et ramasse quelques cailloux. Il rentre et nous laisse dans ce lieu paradisiaque. Il fait encore frais et nous n'allons pas nous baigner tout de suite. Nous sommes nus et assis en tailleur nous commençons à méditer les yeux fermés. Je sens des fibres rouges sortir de mon corps qui prenant appui sur les parois rocheuses me font léviter. Je flotte ainsi pendant plusieurs minutes. Je n'ai jamais eu de méditation aussi puissante.

Le douanier nous a décrit la cascade, dans le bassin d'abord le fond est blanc et l'eau très douce, puis une bande noire délimite le territoire d'un mauvais esprit repoussant, enfin sous la chute elle-même, le sol redevient blanc et l'esprit bienfaisant de la cascade y est dans toute sa puissance. Vers midi je décide d'y aller et comme il l'a décrit le premier contact est très plaisant. Approchant de la bande noire, le sol rendu très glissant par des algues rend la progression dangereuse, le vent est très violent, la vaporisation de l'eau glaciale. Le cadavre d'une chauve-souris gigantesque me passe entre les jambes et le ciel s'obscurcit, il fait nuit. Au changement de lumière de midi, la paroi ouest s'étant illuminée, les milliers de chauves-souris qui l'habitent changent de côté. C'en est trop, je fais demi-tour en courant complètement horrifié. J'embrasse la terre et Bekky. Je suis frigorifié. Ce n'était pas le moment. On ne badine pas avec les esprits ! Une heure plus tard la cascade est toute ensoleillée et parait beaucoup plus accueillante. La partie noire cette fois ne résiste plus à mes efforts et une fois passée, le vent s'est apaisé comme par enchantement, il fait chaud et je peux accéder au rideau puissant de la cascade. Le massage profond, et relaxant me réconforte. En partant, le mauvais esprit me poussant violemment dans le dos me propulse sur la berge. Bekky, bien qu'elle soit une sorcière, ne veut pas tenter l'expérience.

Sur le soir, au retour je dois rapporter les plantes, mais lesquelles ? Connaissez-vous la sensitive ? C'est une plante dont les feuilles se replient lorsqu'on la touche. Une plante similaire qui ne réagit pas au toucher pousse ici en abondance. C'est celle que je choisis. De retour au village, je donne le fruit de ma cueillette au sorcier et il m'apprend que ce sont les plantes qu'il attendait. La cérémonie aura lieu à la nuit tombante. La patiente est toute vêtue de blanc et nous nous rendons au bord d'un petit ruisseau à la lumière de bougies. Le sorcier remplit un pot avec de l'eau et y ajoute mes plantes en prononçant des paroles magiques. La fille nue et les pieds dans l'eau se voit asperger de cette potion. Le désenvoûtement est en cours. Le sorcier annonce qu'elle est guérie. Finis les problèmes de lecture et le mal d'oreille. Le lendemain avant notre départ la fille est tout à fait capable d'écrire notre adresse lorsqu'une page tombe de son cahier d'école. C'est un croquis de l'anatomie de l'oreille où est indiqué qu'il ne faut pas se nettoyer les oreilles avec des objets pointus. Serait-ce une coïncidence ?

Ghana, Togo, Bénin

Quelques jours plus tard je rejoins Bekky qui est allée au Ghana avec une amie américaine. Elles sont sur une plage à Winneba à l'ouest d'Accra. Nous passerons trois semaines dans une petite maison de quatre mètres carrés nous nourrissant uniquement de l'eau de noix de coco et du meilleur chocolat du monde. Le « Cardinal » Kodjo que nous avons rencontré regarde toujours la mer à travers deux tubes de plastique jaune qu'il tient comme des jumelles. Sa case a le sol jonché de coquillages et de toutes sortes d'objets ramassés sur la plage, il est notre pourvoyeur de « produit ».

De retour à Lomé, le passage de la frontière s'annonce difficile. J'ai dépassé mon visa d'une semaine, je n'ai aucun papier de banque vu que j'ai changé mes devises au marché noir et il y a une file d'attente d'un kilomètre. Quelqu'un se propose de m'aider pour l'équivalent de cinq francs, je lui remets donc mon passeport et la somme demandée. Il passe derrière les comptoirs de douaniers et tamponne lui-même mon passeport. Le tour est joué !

À la tombée de la nuit, je m'arrête dans un village dont le chef m'invite à rester chez lui. Après un excellent repas, il me demande si je ne veux pas passer la nuit avec une fille car il n'est pas bon pour un homme de dormir seul. Je demande à voir et il me présente les filles du village en me demandant de choisir. Environ quarante filles de tous âges ricanent en me dévisageant. Un peu désemparé par la situation et ne pouvant choisir de cette façon, je demande au chef que la fille qui le désire se fasse connaître. Ma requête traduite, les filles éclatent de rire et une des plus vielles se déclare volontaire, elle est déjà enceinte ! Elle doit me rejoindre plus tard dans la soirée mais elle n'est jamais venue. Le chef m'a dit que les autres filles auraient été jalouses car c'est elle qui s'est proposée, si j'avais choisi une fille moi-même elle aurait sûrement accepté. Je le saurai pour la prochaine fois.

Encore une histoire de frontière : en passant au Togo, les douaniers me demandent d'ouvrir mon sac. Je leur dis que j'ai passé beaucoup de temps à l'emballer dans du plastique pour le protéger de la pluie mais ils insistent. Pour détourner la conversation, je leur demande un peu d'eau à boire. « Ah ! Tu bois de l'eau comme nous ! Tu n'es pas comme ces blancs qui ne boivent que de l'eau stérilisée ! » Et je passe la frontière sans ouvrir mon sac.

Lomé, je rencontre Théophile, un grand sorcier. Nous fumons souvent ensemble. Avant mon départ, il me demande quelle protection je voudrais avoir. Je lui demande un talisman pour me protéger des piqûres de moustiques mais il me répond que c'est impossible. Il me donne donc une poudre, je dois la mettre sous ma langue et formuler un voeu. Je dois bien choisir car c'est seulement pour une fois. Je la garde précieusement pour l'utiliser quand j'aurai mûrement réfléchi. Mémorisez bien cette poudre magique car c'est un des points-clé de cette histoire !

Nigeria

À Lagos au Nigeria, j'ai une adresse où passer, ce sont des musiciens. La frontière se passe sans problème. Lagos n'est pas loin de là. La rue existe mais pas ce numéro ! Un pharmacien m'aide à trouver sans succès. Il m'invite donc à rester chez lui car il ne fait pas bon dormir dehors dans cette ville hautement criminalisée. Le soir alors que je m'apprêtais à sortir, mon hôte me recommande la prudence et de ne pas rentrer trop tard. Lagos me rappelle les quartiers défavorisés de New York. Entre deux grands immeubles commerciaux, une case traditionnelle en terre, un homme à la barbe blanche avec une très bonne tête est assis à sa terrasse et boit l'apéro. Je le salue et il m'invite à boire un verre avec lui. Nous avons parlé jusqu'à deux heures du matin ! Je me lève et part en titubant, complètement imbibé de vin de palme. Je ne me souviens plus très bien où j'habite. Je déambule dans la rue et à un carrefour rencontre un groupe de jeunes gens...
- Que fais-tu ici à cette heure ? C'est dangereux ici et nous sommes des voleurs.
- Je n'ai rien à voler, hips, vous voulez une cigarette ?
- Tu es sympa toi, allez on t'offre un verre.

Et me voilà encore à picoler. Une heure plus tard, ils m'annoncent qu'ils sont en train de travailler et que je devrais les laisser seuls. Je les quitte à regret et voilà qu'ils arrêtent une voiture qui passe pour la dévaliser. Je passe mon chemin, ce ne sont pas mes oignons. À force de tourner en rond, j'ai finalement trouvé où j'habite mais je n'ose réveiller mes hôtes. Devant la maison je m'endors sur un taxi défoncé. Le soleil me réveille, je suis boursouflé de partout, les moustiques ont festoyé comme des rois.

Une visite à Fela Lanesome Kuti, le fameux musicien, est obligatoire. C'est une notoriété dans son pays, il s'emploie à la politique. Il a même eu quelques ennuis avec ça. Il joue tous les soirs au « Fela Shrine » (le Temple de Fela). Je suis accompagné par des amis. À l'entrée, tout le monde est fouillé ! Armes ? Comme les rues ne sont pas sûres, on doit y passer la nuit et attendre le premier bus vers cinq heures du matin. Chaude ambiance à l'intérieur de l'immense salle où l'on vend casse-croûte, boissons et joints. Fela joue avec de nombreux musiciens. On lui reprochait d'avoir engagé une trentaine de danseuses qui auraient du mal à se marier du fait de leur profession. Il les a toutes épousées, la coutume est sauve. Sa musique est engageante, on passe la nuit à danser.

Cameroun

Deux jours de superbes routes bien goudronnées me conduisent vers le Cameroun. Les gens sont hospitaliers sur le trajet, les touristes ne sont pas légion par ici.

La frontière se passe facilement mais les ennuis commencent. La piste en forêt est très boueuse et il tombe des cordes. Je roule au pas en évitant les grandes glissades, je traîne des paquets de terre rouge et odorante. La latérite sens le métal mouillé. Après quelques heures d'effort et trempé jusqu'aux os, je ne refuse pas quand un coopérant français en Land Rover me propose de me prendre avec ma moto pour m'inviter chez lui. Le confort européen me remet en état. J'y passerai une paire de jours avant de reprendre la route.

Il est frappant de comparer le nombre des objets nécessaires à un Européen. Des tas de meubles, d'ustensiles, d'appareils, de livres… Dans la nature, les habitués vivent dans un dénuement élaboré. Ils ont la faculté de trouver partout les objets dont ils ont besoin. Ils déménagent avec un petit sac et une machette.

La piste est très caillouteuse mais sèche, je suis sur un grand plateau semi-désertique. La population est musulmane et les hommes portent de grands boubous. Une grande descente de quelques heures conduit à un tout autre paysage, c'est maintenant la forêt dense, l'humidité. Tout change, les coutumes, les gens, la nourriture et même les croyances. Ils sont chrétiens mais je les vois plutôt animistes. L'humidité de la forêt se cristallise en un brouillard matinal. Il ferait presque froid.

La route est un vrai travail, je dois surveiller le bout de ma roue, la route est pourrie. Je suis obligé de m'arrêter souvent pour voir le paysage. Dans les villages, la population attend mon passage sur le bord de la piste. Le bruit de la moto, probablement le seul véhicule de la journée, a signalé ma présence à de nombreux kilomètres. Je passe sans regarder les gens pour ne pas me planter dans les ornières. Je suis à environ 20 Km/h - c'est encore trop rapide. Je rêve d'un tapis volant.

Le Cameroun est très varié, les frontières tracées sur une carte le pose sur plusieurs mondes bien distincts, pourtant les chauvins prolifèrent. Une Afrique miniature où de nombreuses ethnies sont représentées depuis les nomades du Sahara jusqu'aux Pygmées de la forêt équatoriale. Je l'ai parcouru de haut en bas et à travers.

Les fêtes rassemblent parfois les chefs de tous les villages avoisinants. Les costumes traditionnels hauts en couleur, les plumes, les amulettes, les sagaies, les épées, les tambours engendrent la parade. Les shorts et tee-shirts les ont déjà remplacés, ce sera ensuite les casquettes de base-ball.

La rivière traverse la route, deux cents mètres de largeur, de l'eau jusqu'à la taille et un fort courant. Elle se tarira à la saison prochaine. On bouche les pots d'échappement avec de l'herbe et de la terre et à six personnes nous poussons la moto. L'eau passe par dessus la selle, seuls le guidon émerge. Le courant devient très fort et quatre pousseurs empêchent la bécane de partir. Poussons ! Les bouchons retirés, elle repartira au quart de tour.

Les Mbororos, traversent le désert avec leurs immenses troupeaux de zébus. Pour la danse, les garçons à marier se sont maquillés, ils portent leurs plus beaux tissus et accessoires. Les tambours qui parlent dirigent le ballet. Les garçons se dirigent vers les filles, chacun danse devant sa préférée et revient sur ses pas. Alternativement, les filles signifient leur réponse aux garçons. À la fin du manège, ils sont tous fiancés.

Douala, on dit que c'est un des endroits où il pleut le plus au monde. Ça dépasserait les 10 m d'eau par an. Me voilà invité chez un Français qui me permet d'utiliser son téléphone autant que je veux. J'en profite pour appeler ma famille et tous mes copains. Ça fait du bien de les entendre après si longtemps. Ma soeur va venir me rendre visite, elle veut aussi rencontrer les Pygmées. J'aurais bien préféré y aller seul mais j'accepte. Elle arrivera dans une semaine. J'en profite pour réviser à fond la moto.

La route est longue et chaotique, les amortisseurs souffrent, le poids du passager se fait sentir et rend le pilotage hasardeux. Voilà un pont en planches complètement disloquées à traverser. Pas de parapet, il faut passer à fond en maintenant le cap et en espérant que personne ne se présente en face. « S'il y a un problème, tu sautes ! », dis-je à ma soeur. 1, 2, 3, c'est parti. Vroom, ça saute dans tous les sens, je maintiens fermement le guidon et saute de planches en planches en essayant d'éviter les trous. C'est plutôt tendu comme situation mais ça passe. Un pause cigarette pour se remettre des émotions. Nous sommes dans la forêt, des insectes partout, des cris, ça vit, ça grouille, le mélange soleil et pluie est efficace, les arbres sont immenses. Le visage de ma soeur est couvert de petites taches rouges, comme la varicelle, j'éclate de rire. Elle aussi, je suis pareil, des petites mouches font ces marques. Nous sommes couverts. Elle qui vient de lire le guide où toutes sortes de maladies sont répertoriées commence à s'inquiéter. Entre la malaria, la bilharziose, la filariose, ces vers qui se promènent sous la peau et même dans les yeux, il y a de quoi se faire des soucis. Si on applique les directives à la lettre, on ne peut pas boire, ni se baigner, ni se promener bras nus, ni ... Une vie impossible. Je fais comme les autres et on verra mais ce n'est pas à la portée de quelqu'un qui vient d'arriver et imagine le pire.

Nous suivons la côte, c'est magnifique mais le temps est souvent gris. Les averses rythment notre progression. Nous arrivons tout au sud du pays près de la frontière avec la Guinée Equatoriale. Il devrait y avoir beaucoup de Pygmées dans la région. Nous sommes hébergés par le chef d'un petit village dans la traditionnelle case de passage. L'instituteur prendra contact avec les Pygmées pour nous, il nous accompagnera. Ils sont tout près, ils comprennent la langue locale mais les autres ethnies ne parlent pas leur langue, l'instituteur sera notre interprète. Nous apportons du sel, un peu de tabac et un peu de vin de palme. Comme c'est la pleine lune, les Pygmées ont organisé une fête, ils chantent et dansent toute la nuit. Ils sont très amusants et hospitaliers, même s'ils ne comprenaient pas vraiment ce qu'on venait faire ici. Ils miment la chasse et la pêche, on comprend tout sans paroles. J'adore leur musique, un tambour, quelques vielles boîtes de lait concentré remplies de cailloux créent une trame rythmique envoûtante, tout le monde participe, l'art de la polyphonie est très développé, un soliste lance une phrase et les différents choeurs, hommes, femmes, enfants, reprennent en canon. Un danseur petit et musculeux semblent flotter au dessus du sol. C'est hallucinant.

Les Pygmées nous ont mimé la chasse à l'éléphant. Les éléphants de forêt sont plus petits que ceux de la savane comme les gens. Les chasseurs guidés par le sorcier qui sait ou trouver le gibier se sont enduit le corps de bouse d'éléphant, voilà de quoi échapper à leur long nez. Le groupe arrive à se mêler au troupeau. On choisi l'animal mûr, on place des pieux sous le corps massif de la proie, en coupant ses jarrets, il s'affaisse de tout son poids. C'est la fête, les bouchers ont déjà pratiqué une fenêtre et sont à l'intérieur de la montagne de viande, toute la tribu va manger pendant des semaines. Ils abandonneront les défenses sur place, c'est trop lourd et n'a aucune utilité. Ces gens sont toujours en train de se marrer, ce sont d'excellent acteurs.

Les gamins jouent avec des arcs, je suis étonné de voir comme ils sont mal foutus, on en faisait de mieux avec des branches de noisetier quand j'étais gamin. J'organise une compétition, je place un fruit sur une branche et il faut le toucher pour marquer des points. Les enfants ne sont pas capables alors que je plante ma flèche en son centre à chaque tir. Mon jeu ne les amuse pas tellement et l'un deux propose de jeter le fruit en l'air. Il le fait et voilà que le fruit retombe fiché de cinq ou six flèches. Je comprends mieux leur technique de chasse, ils tirent au jugé, c'est plus utile. Un adulte me propose de l'accompagner à la chasse, il a une arbalète. Il se déplace pied nus avec assurance rapide, j'ai du mal à le suivre sur ce terrain glissant, nous sommes toujours en équilibre sur des troncs d'arbres moussus, des flaques de boues, mes chaussures m'handicapent. Je n'ai rien vu, rien entendu, il a déjà tiré et poursuit le jeune phacochère blessé à mort. Quelle dextérité ! En vingt minutes, il a assez de viande pour toute la famille, c'est plus rapide que d'aller au supermarché, moins cher et de bien meilleure qualité. Nous quittons à regret ces gens merveilleux.

Le village est au coeur de la forêt. Il pleut quasiment toutes les nuits, la journée le soleil fait macérer le compost. On entend toujours quelque animal et la nuit ça devient très animé. Les villes sont plus calmes. Après un bon petit déjeuner de manioc sauce arachide, une petite promenade dans les plantations s'impose. Je vais observer les insectes. Il suffit de s'asseoir quelque part et d'ouvrir les yeux. Au début on ne voit rien du tout et puis, s'acclimatant au milieu, on en repère un, une coccinelle jaune à pois noirs. Il y en a partout, des trucs incroyables, une guêpe noire, profilée comme un vaisseau spatial, un point bleu fluorescent sur la tête ! Des insectes comme en cire aux formes surréalistes, couleurs, gigantisme, camouflage, signes, sons. Quelle vie ! On dit que les insectes ont plus d'espèces que tous les autres animaux réunis, de nombreux sont inconnus et il en disparait tous les jours.

Ma soeur qui avait peur de toutes les maladies va maintenant se laver et faire sa lessive à la rivière comme tout le monde. J'ai tout de même balayé une espèce d'araignée bizarre du pas de notre porte. Elle ressemblait un peu à un crabe avec son épineuse carapace noire métallique et ses pattes crochues, il me semble même qu'elle avait des pinces. Je ne la trouvais pas particulièrement fréquentable. On débroussaille autour des maisons pour bien repérer les serpents. Il y en a de bons ici ! Les mambas, les vipères du Gabon, des trucs recordmen de venin. Mais ils sont finalement bien moins dangereux que les automobiles. Au fait, nos points rouges de mouches ont complètement disparu. C'était plutôt marrant.

La notion nation nationale Cameroun est très présente ici alors que dans les pays africains que je venais de traverser, on insistait sur une nation plus étroite ou dépassant les frontières, une culture commune, un groupe ethnique. [On dirait bien que le pouvoir pénètre les campagnes]
 
Une soirée en forêt chez les bucherons ; tôle ondulée, musique à fond, bière... :
- Vous connaissez les gens de l'autre côté de la frontière toute proche, me hasarde-je.
- Ce sont les mêmes qu'ici, me répond-t-on. Nous parlons le même dialecte.
- En effet les frontières suivent les parallèles, ce sont des frontières artificielles.
- Artificielles ! Alors, nous les Camerounais, nous sommes des robots ?
- Euh... !? Je voulais dire que les frontières avaient été choisies avant l'indépendance, ils traçaient ça sur des cartes sans se préoccuper de la population, etc...
- Des robots ! Nous sommes des robots !
- Bon on va y aller nous. Bonne soirée !

Garoua ou Maroua, au nord du pays, c'était dans une de ces deux villes. Un soir, je vais à la discothèque. Je suis vêtu d'un large boubou rouge vif que je me suis fait faire chez le tailleur. C'est très confortable et les autochtones se sentent honorés de me voir apprécier leur tradition. Une « professionnelle » veut que je la fasse rentrer, elle m'explique que les filles ne paient pas quand elles sont accompagnées. La prostitution est très fréquente en Afrique, le sexe n'est pas tabou comme dans les sociétés judéo-chrétiennes, c'est une activité comme une autre, c'est sûr que la pauvreté doit aussi stimuler cette recherche de l'argent facile. Son sourire magnifique ne me fait pas hésiter, elle rentre avec moi et je lui offre même un verre. Elle me proposera même de l'accompagner chez elle. Je lui fais savoir que pour moi l'amour n'a aucun rapport avec l'argent et que je n'ai jamais payé une fille pour user de son corps, c'est bon pour les hommes qui ne sont pas capables de se faire des amies. En fait, ils se vident de leur désir pour ensuite les mépriser. J'aime trop les femmes et je déteste trop la cupidité. L'amour est sacré.

Des blancs sont assis au bar, je les approche et leur demande comment se passe la vie ici. Nous échangeons quelques paroles et ils m'invitent à boire un verre avec eux. Ils travaillent ici depuis quelques années et comme j'aime la région, je me renseigne sur les possibilités de travail pour moi. « Tu devrais changer ta relation avec les Africains pour pouvoir travailler ici. » m'annonce l'un d'eux. Je serais trop gentil avec eux et pour les faire travailler, ça ne fonctionnerait pas, il faut les dominer et je devrais changer de costume. Après quelques réflexions de ce genre, je suis dégoûté de leur dédain et de leur attitude colonialiste. Je leur fais savoir et retourne à la table de Célestine qui est restée seule. La discothèque étant quasiment vide, elle ne trouvera pas de client, je lui offre un autre verre. Elle est vraiment gentille, elle me propose de loger chez elle et ne veut pas de mon argent, elle m'aime bien. Comment refuser cette proposition venant d'une si jolie fille. Nous sortons ensemble. Devant ma moto, deux policiers m'attendaient, ils me demandent de présenter mon passeport. Mon visa est expiré ! J'essaie de leur expliquer qu'ils font erreur, que je suis en règle, mais rien n'y fait. Célestine intervient en ma faveur et se fait insulter. Ils me conduisent au poste. Je m'attendais à une meilleure fin de soirée. Les policiers sont très agressifs et vraiment antipathiques, j'en avais pourtant beaucoup rencontré ailleurs qui étaient charmants. Je désire parler au commissaire, il n'est pas là, il est deux heures du matin, il viendra demain matin, je dois passer la nuit au poste, je suis en prison ! C'est sordide, je viens de voir un type ligoté qui s'est fait sérieusement tabasser, il est tout enflé, il saigne de partout. La cellule est dégueulasse, humide et minuscule. J'ai peur. Le matin, le commissaire arrive, je n'ai pas dormi. Je dois quitter le Cameroun, mon visa n'est plus valable et je dois partir maintenant. Je ne discute pas, bienheureux de pouvoir sortir de ce commissariat. Je ne comprends rien, mon visa est encore valide pour plusieurs mois, c'est de la mauvaise foi flagrante. Je vais retrouver Célestine à qui j'avais confié ma moto et mes bagages. Elle me consolera le mieux du monde. Je ne veux pas partir tout de suite, je vais passer vingt-quatre heures avec elle, je taillerai la route le lendemain. J'apprendrai dans la journée que c'était les Français de la discothèque qui avaient téléphoné à leur copain commissaire pour me donner une leçon. Quels salauds !

Je taille la route. Elle est très belle, goudronnée, impeccable. Le paysage défile régulièrement en douceur. Je suis seul, ça fait des heures que je n'ai croisé personne. La savane à perte de vue, je ne sais pas où je serai ce soir. J'adore ça. Je file plein sud, je vais direction Ngaoundéré.

Le plateau prend fin, ici les gens sont grands. On dit que c'est à cause des hautes herbes de la savane. Pour voir au loin, il faut se hisser sur la pointe des pieds, ça ferait grandir. Les gens de la forêt sont petits pour se faufiler sous la végétation luxuriante. Une longue descente, c'est la piste à nouveau, caillouteuse, sèche, poussiéreuse. En quelques heures le climat et la végétation ont été remplacés, là-haut, grands espaces secs et clairsemés, ici la forêt humide. La piste est maintenant rouge et lisse, humide et moelleuse. Ça sent la terre et la décomposition végétale. Il fait même un peu frais.

...


À suivre...
© 2009-11-08

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